Je suis géniale mais je vais mal.

Publié le 06-02-2017

La chronique de "Madame tout le monde"                                                                                           2ème Publication

 

Mais qui est "Madame tout le monde" ?

C'est une femme, un homme ou peut-être un(e) adolescent(e) avec des forces et des faiblesses, c'est vous, c'est moi... En bref, "Madame tout le monde" c'est nous tous. Elle est en quête permanente de bonheur.

 

Aujourd'hui, Madame tout le monde s'appelle Sophie. Elle est infirmière et n'a pas la moindre idée de comme elle est géniale ! Son histoire va animer cette chronique et va mettre en lumière un métier merveilleux mais peu valorisé, un esprit d'équipe comme une solitude, une joie et une souffrance. Ici tout est paradoxe !

 

 

Sophie travaille en hôpital au sein du service "Gériatrie" et ce, après avoir été en "Réa" pendant 5 ans. Ce qu'elle aurait vraiment aimé, c'est être en "Chir" mais il n'y avait plus de place. Soit !  Les personnes âgées sont attachantes et sa carrière est loin d'être terminée.

 

Sophie est mariée à Julien et a un petit garçon de 4 ans, "Luca". Le portrait de son papa.

 

Elle ne le sait pas encore mais elle ne va pas très bien. Les jours passent et se ressemblent, pourtant rien est pareil. Pas le temps de penser ni de rêvasser, je vous présente Sophie qui passe sa vie à changer d'uniformes. C'est tout une logistique : blouse blanche pour le travail, tablier pour la cuisine, décolleté pour les sorties occasionnelles et pull over pour les courses familiales.

Au travail, elle alterne des semaines "de jour" et des semaines "de nuit". Aux oreilles des gens, ça sonne uniquement comme : "disponible" / "pas disponible" mais en réalité, c'est bien plus que cela. Ce sont des rythmes de sommeil irréguliers, des problématiques particulières, une ambiance différente, un changement d'équipe, des tournées de docteurs plus ou moins à l'écoute...et combien d'anniversaires d'amis loupés ?!

 

Le quotidien au travail de Sophie, c'est cela :

Nous sommes mardi. Un  "Sopppppphiiiiiiiieeeee" raisonne dans le couloir ! A peine arrivée, les croissants à la main, Sophie s'autorise deux mini secondes les yeux fermés, le noir devient répit. 

Julie, sa collègue est coincée dans la chambre avec Monsieur Bruillant. Ce matin, il a encore fait des siennes. Il s'est levé tout seul alors que le personnel lui avait gentillement expliqué à tour de rôle de ne pas le faire. Résultat, il n'a pas écouté et il est tombé.

Comment dire ? Monsieur Bruillant n'est pas léger et il n'est pas non plus muet... aaaah ça non ! Il passe sa vie à crier en radotant ! Mais surtout, Monsieur Bruillant aime attirer l'attention, c'est un petit malin.

 

Nous la retrouvons Chambre 2 avec Monsieur Bruillant accroché comme un petit singe à son épaule pendant que Julie essaye de lui maintenir la jambe qui fait mal. "Aieeeee" ! 

"Plus de peur que de mal Monsieur Bruillant! Qu'est ce qu'on avait dit ? Vous n'avez pas écouté !". A mi-chemin entre le discours régressif que l'on pourrait tenir auprès d'un enfant et l'immense bienveillance que l'on porterait à son propre grand père que l'on aime tant, Sophie ne peut cacher sa tendresse pour cet homme aussi dérangeant qu'attachant.

 

Des soins et un sourire complice plus tard, Sophie se dirige en chambre 4 : "C'est l'heure de la douche et de la mise en beauté Madame Coquette !". En réalité, c'est surtout l'heure du traitement journalier, piqûres et infiltrations... mais seule Sophie possède l'art de dissimuler les choses désagréables pour cultiver la magie même chez les plus de 70 ans. Il n'y pas d'âge pour s'aimer ! 

 

Chambre 6 :  "Madame Chanceuse" raconte à Sophie le beau rêve qu'elle a fait. Oui, son beau Gérard l'attendait "là-haut" avec un énorme bouquet de roses rouges, ses préférées : "Vous y croyez vous ?",  "Je n'ai aucun doute Madame Chanceuse, votre Gérard a toujours été attentionné !", "Oh ça oui qu'il l'était, mon beau Gérard" (l'air penseur).  Distributeur de joie et bienveillance, Sophie en aura profité pour refaire ce maudit pansement rebele. 

 

Chambre 7 :  "Monsieur Grincheux" a mal dormi et réclame un nouveau lit. Sophie ne cèdera pas sur le lit mais promets de l'emmener en balade l'après-midi pour lui remonter le moral.

 

Chambre 8 : Petit vomi de "Madame Contente". Il va falloir en parler en transmission et confirmer la date de scanner. 

 

Chambre 9 : "VIDE et DISPONIBLE". Monsieur "Malchance" nous a quitté hier et même si la déontologie nous apprend à faire face à ce genre de situation, la tristesse est une émotion refoulée récurrente dans ce métier. Il va nous manquer. 

 

Bref, tournée matinale routinière de chambre en chambre, le train train du métier arrosé d'imprévus, de complications médicales plus sophistiquées, de questions agressives de familles trop inquiètes pour être polies, de directives de médecins parfois sans tact, d'odeurs humaines èrrantes dans les couloirs, de collègues lunatiques en perte d'énergie, ...  tout ça en culpabilsant de ne pas être présente pour ses proches. 

 

A la fin de la tournée, même les croissants se seront endurcis.

 

Sophie travaillera à nouvel an cette année. Elle s'est arrangée avec Sandrine pour avoir son Noel. "Luca sera content".

 

Le personnel soignant devient une famille. A minuit, dans un bureau devenu "la maison", on portera un chapeau turlutu pour le décompte de fin d'année : 5 4 3 2 1 et on soufflera dans une sarbacane ! Les collègues se rassembleront pour la photo selfie du passage à l'année 2017, un moment joyeux malgré un léger pincement au coeur à l'idée d'être loin des siens.

Pourtant l'ambiance n'est pas festive tous les jours, c'est plutôt même souvent l'inverse. Repasser derrière la collègue qui a bâclé son travail, avoir la sensation de travailler 1000 fois plus que certains, en avoir assez des humeurs de son collègue et du manque de moyens fournis par la Direction....autant de scénarios possibles lorsque l'on est amené à passer autant d'heures dans un environnement social peu reconnu. 

 

Enfin, pour courônner le tout, la soeur de Sophie est malade. "Nous avons découvert la maladie l'année dernière" et cette Madame "Gentille" de la chambre 10  ressemble tellement à "Betty". Le chagrin de Sophie est immense.

Alors oui c'est dur ! mais pendant le service, il n'est pas question d'y penser, nouvelle émotion à refouler, épaules à redresser, on ravale et on attaque le service !

 

Pour finir : "Avec Julien c'est compliqué aussi et Luca me réclame souvent".

 

Sophie souffre de tout cela. C'est un "méli mélo" qui l'éloigne toujours plus de son coeur.

Elle a des difficultés à mettre en mots, à exprimer son ressenti. En l'aidant à s'ouvrir progressivement avec douceur, nous découvrons un immense mal-être, une hypersensibilité mal maîtrisée, un manque de reconnaissance, un épuisement et une immense culpabilité. Elle a la sensation de ne pas être comprise et d'être submmergée par les milliards de particules émotionnelles qui planent sans cesse autour d'elle sans jamais être à l'écoute de ses propres émotions.

 

Une machine en pleine dissonance prête à exploser ! 

 

Les autres collègues partagent peut-être le même ressenti, malheureusement le manque de communication et les égos s'isolent de plus en plus.

 

Sophie est proche de la rupture et décide de consulter. 

 

Alors n'est-ce pas le moment de lui rappeler à quel point elle est géniale ?

 

Elle a choisi ce métier merveilleux pour l'amour qu'elle porte aux gens. Sophie aime son métier,  le piège serait de l'oublier.

Elle a le droit d'aller mal  mais surtout, elle a le droit de prendre soin d'elle. Le personnel soignant est une population sur exposée aux émotions (et pourtant si peu encadrée). C'est d'autant plus vrai pour les personnes hypersensibles qui absorbent toutes les énergies positives comme négatives. Ces personnes sont extraordinaires pour la grande empathie qui les carractérise ainsi que pour leur bienveillance mais elles doivent apprendre à se protéger. C'est un métier qu'on ne choisit pas par hasard... 

 

Le praticien devra aider Sophie à "déposer" ce noyau de mal-être refoulé, peut-être même depuis son enfance. Cela passera par une remise en cause, un boulversement de ses valeurs, une compréhension de "qui elle est", un recentrage et enfin à un lâcher prise. Sophie doit se retrouver pour combattre le rejet de Soi qui est en train de s'installer. Enfin, dans cette ascencion il sera nécessaire de lui proposer des objectifs de reconquête de plaisirs.

 

A toutes les personnes qui se sentent aussi isolée et perdue que Sophie, prenez soin de vous et gardez à l'esprit les choix qui vous ont poussés à faire ce magnifique métier parce que nous sommes très fiers de vous. Personne ne mérite d'être malade et seul.

 

PS : Sophie, tu es géniale ! 

 

"Madame tout le monde n'est pas parfaite mais elle incroyablement vivante"

​- M -

 

J'ai pu imager cette chronique grâce aux nombreux témoignages reçus. Certains sont issus de mon rôle en tant que Coach accompagnant au sein de mon Cabinet, d'autres viennent directement d'amis Aide soignants et Infirmiers mais aussi d'anciens collègues rencontrés lors de mes stages professionnels en hôpital Psychiatrique.

Ces personnes se sont gentillement livrées sur leur quotidien et je les remercie.

Sophie est un personnage fictif mais tellement représentatif ! 

Dans cette chronique, les métiers du soin ont été mis à l'honneur mais chacun d'entre eux a son lot de souffrances. Le Burn out n'épargne aucune catégorie d'activité ni type de famille. Il y a du bon et de l'utile dans chaque métier sinon ils n'existeraient pas.

L'idée est toujours la même : rester connecté à son système de valeurs sans s'éloigner de ce que nous sommes. Cela s'apprend !

 

 

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